La mission Bougainville boucle son premier cycle d’études. Quel premier bilan opérationnel en faites-vous ?
« Entre la Marine nationale et la recherche, c’est un peu le choc des cultures ! Il nous aura fallu du temps pour apprendre à fonctionner ensemble et sur trois fuseaux horaires différents. Désormais, nous savons le faire. Nous avons instauré des réunions avec les commandants des bâtiments de soutien et d'assistance outre-mer (BSAOM) qui se montrent très demandeurs de participer et de nous aider plus encore. Pour les marins, Bougainville est une révélation. Ils réalisent que la mer est vivante, remplie de myriades d’organismes plus beaux les uns que les autres. Leur regard s’en trouve modifié. »
Avec Bougainville, l’objectif est aussi de tester la fiabilité de capteurs dits « frugaux ». Vous ont-ils donné satisfaction ?
« Oui, ces instruments de mesure, légers et pas chers, doivent pouvoir être pris en main par le plus grand nombre d’usagers de la mer, des « seatizens ». C’est l’ambition de Plankton Planet, un projet de mesure du microbiome planétaire, continue et collaborative. Des ajustements vont être nécessaires pour sécuriser et fixer durablement les protocoles de mesures (lumière, salinité, température, génétique…) et recueillir le jeu de données escompté. On table sur une centaine de sites mesurés par chacun des trois BSAOM à l’année, pour un total de 1 500 points de mesure à l’horizon 2030, ce qui est considérable. »
Avez-vous des premières découvertes à livrer ?
« Le travail d’Erwan Léger, ingénieur à la station biologique de Roscoff (CNRS), est de produire les séquences génétiques à partir d’échantillons d’ADN. D’ici la fin de l’année, Manon Thueux, notre doctorante pourra commencer à les comparer pour identifier des premières communautés, les ressemblances entre celles de La Réunion ou de la Nouvelle-Calédonie, celles qui vivent près des côtes ou plus au large. Le projet de thèse de Manon consiste à étudier les microbiomes, c’est-à-dire les communautés de microbes associés aux plus gros organismes planctoniques. Grâce à la technique des PCR qui contribue à amplifier des marqueurs génétiques couvrant l’ensemble du vivant, on va explorer un pan encore méconnu de la biodiversité marine. Alors qu’on connaît assez bien les microbes libres dans l’océan, ceux vivant en symbiose avec les organismes plus complexes restent largement inexplorés. »
Qu’apprendrons-nous alors ?
« Connaître la biodiversité de ces écosystèmes et comprendre leur évolution au gré de l’environnement pourraient notamment nous éclairer sur le supposé « effet îles ». On sait que les îles influencent le microbiome côtier mais on ignore leur impact sur la courantologie, par exemple. Nous espérons également constituer une collection d’ADN de plancton, véritable trésor génétique encore peu exploré, contenant des millions de gènes inconnus. Enfin, la composition du plancton détermine aussi sa capacité à piéger le carbone atmosphérique, une question fondamentale dans l’écologie globale de notre planète. Le plancton, c’est aussi la base de notre chaîne alimentaire. Il reste tant à découvrir ! »